jeudi 8 février 2007

Déjà vu : Infernal Affairs/The Departed

Depuis la sortie du film je n'ai entendu que des louanges sur le film de Scorsese et cette semaine il a lui-même reçu l'homage de ses pairs avec le prix du meilleur réalisateur décerné par la Director's Guild of America. Finalement ces récompenses de syndicats/corporations n'ont pas plus de valeur que les Oscars puisque de toute façon il s'agit aussi de mettre en avant un choix consensuel, consensus d'autant plus important que les egos sont moins dilués au milieu des autres professions du 7e Art.

Pas de voix discordantes donc dans la réception de The Departed, du moins dans le consensus médiatique qui ne pouvait que se mettre en rang derrière la promo du dernier opus de Scorsese qui bénéficiait d'un casting solide que les interprétations de DiCaprio et Nicholson ne devaient finalement pas décevoir, bien au contraire. Mais il faut pourtant bien avouer que malgré les performances de ces deux acteurs (et le nom au générique de Scorsese pour ceux que ça impressionne) The Departed est un film très moyen, tantôt trop lent tantôt lourdingue dans son évolution jusqu'à une fin pitoyable qui, à elle seule, mérite de condamner l'ensemble du film sans épiloguer sur ce qui a été réussi.

Infernal Affairs est à côté sacrément bien foutu, toute l'action s'enchaîne sans perdre de temps sur des fils narratifs parallèles mais aussi sans prendre suffisament le temps de poser les personnages. C'est là que les ricains pouvaient apporter un petit plus qui est finalement devenu un petit surplus par rapport à la réappropriation de l'histoire originale qu'on aurait été en droit d'attendre de Scorsese.

SURPLUS AMERICAIN

Faisons une simple comparaison.
  • Le Scorsese reprend toute l'architecture de l'original, scènes clés pour scènes clés, en délayant les personnages
total= 2h30
  • Le film original est dense et ne perd pas temps
total = 1h40
(format standard qu'ils ont peut-être malheureusement un peu forcé parce qu'il permet de faire une séance toutes les 2h dans les multiplexes à bestiaux).

Comme quoi les ricains ont vraiment abusé dans leur souci de montrer qu'ils pouvaient améliorer un petit polar chinois : 20 minutes auraient été suffisantes pour densifier le rôle de DiCaprio qui mériterait vraiment, dans les deux versions, d'être le personnage principal au détriment du flic ripoux dont la froideur de fontionnaire parfait se passe de détails et surtout de ces scènes pitoyables pour mettre sa vie en perspective (point en revanche bien repris dans le Scorsese : l'appartement showroom permet de bien matérialiser le personnage lisse et ambitieux).

De toute façon c'est lui, le flic ripoux, le vrai méchant du film donc il faut éviter de lui mettre des scènes attendrissantes : le film chinois gère très bien cette partie ce qui fait que le personnage du ripoux est mieux réussi que son homologue infiltré dans la maffia qui, même dans sa version DiCaprio, n'est jamais assez sombre. Dans le film chinois ce personnage est tout de même censé passer 10 ans dans la clandestinité à accumuler les larcins, jouer au malfrat 24h/24 pour arriver enfin à se faire recruter et bosser pour un parrain (les deux personnages à l'académie de police sont incarnés par des gamins ce qui gêne d'ailleurs la transition pour repérer qui est qui), mais ce background essentiel est résumé en un clip au début qui lamine toute la profondeur du personnage (pas mal de montages flashbacks et de musique intrusive très lourdingues aussi pour un film aussi réussi dans l'ensemble). Dans le film américain DiCaprio est tellement fort qu'il lui faut à peine 2-3 ans pour être dans la place et que ces sacrifices commencent à produire des résultats.

Au final le Scorsese ne vaut que pour les interprétations de DiCaprio et Nicholson qui améliorent nettement mais juste ponctuellement le matériau de base, au détriment du rythme original : le personnage de DiCaprio n'est pas assez mis en valeur, celui de Nicholson trop. J'irais même jusqu'à dire qu'il y a là une erreur dès l'écriture de ce personnage qui cannibalise l'intrigue et le rythme car finalement ce n'est pas lui le lien, les infiltrés sont dans un combat à distance mais sans intermédiaires : ils sont fondammentalement et irrémédiablement seuls au monde. Ceci dit tout le reste du remix par DJ Scorsese est sans intérêt, jusqu'à cette fin pitoyable, si bien que tout ça aurait très bien pu être filmé par n'importe quel tâcheron d'Hollywood. Le problème c'est que l'histoire originale est tellement bien ficellée qu'il n'est pas possible d'en faire un navet. Un film médiocre, bancal oui, mais pas un navet complet. C'est pour cela que les américains sont si friands de remakes : ils achètent un scénario quasi clé en main et derrière même les plus demeurés des executives ont donc sous les yeux une version d'un scénario testée et approuvée qu'ils n'ont plus qu'à suivre sans avoir trop la tentation d'essayer de la sacager avec des stéréotypes. Dans ce schéma Scorsese se retrouve pour la troisième fois consécutive à faire le tâcheron d'une super-production, se contentant de filmer ce qu'on lui donne pour s'assurer des vieux jours paisibles.

Question subsidiaire : peut-on juger un remake sans tenir compte du film original ? Oui, d'ailleurs moitié par hasard moitié par trop d'espoir placé dans Scorsese, j'ai vu The Departed en premier sans pour autant avoir un jugement positif sur le film (cf. mon commentaire sur IMDb à l'époque). En ayant vu l'original, que je ne trouve pas parfait non plus mais qui a l'avantage d'être original justement et déjà très réussi, le Scorsese m'apparait encore plus mauvais puisqu'il n'apporte pas grand chose et au contraire alourdit la trame photocopiée pour imposer sa marque "à l'économie de talent". Un peu comme si je trouvais une anecdote marrante sur internet et que je me contente de la traduire, la délayer, d'en assurer la paternité tout en ajoutant des noms connus dedans pour la rendre un peu plus sexy.

4 commentaires:

Vash a dit…

Il ne faut pas que tu oublies qu'Infernal affairs est avant tout et que chaque film complète l'histoire dont le 2 est selon moi le meilleur. Sinon toi qui parlais du fais que le personnage du flic infiltré ne soit pas assez sombre,le 3 commence par une scène assez forte montrant un Yan violent ayant explosé des personnes alors qu'il était censé faire un massage. Tu as fait une assez bonne critique du film sauf que le 2 c’est le meilleur.

viktor a dit…

Merci, j'ai fait je pense une critique aussi objective que possible en voyant l'original après le remake.
Après qu'Infernal Affairs soit une trilogie ça n'entre pas en ligne de compte sur le plan de la comparaison avec le remake. Merci du conseil pour le deuxième volet : cette fois je n'attendrai pas le gros remake US pour le voir et vérifier que la sauce prend mieux.

gemini a dit…

ceux qui ont vu Infernal Affairs avant The Departed ne peuvent pas apprécier The Departed, c'est absolument impossible... Par contre, je suis surprise que faire l'inverse ait le même effet! Tout le monde (j'entends évidemment par là ceux qui n'ont jms eu l'occasion de voir l'excellent film original) aime tellement cette version américaine "qui n'est pas un remake" (dixit Scorcese), que de voir une critique qui va dans l'autre sens est un peu surprenante! Mais tant mieux. Plus il y aura de gens conscients IA est indubitablement supérieur, mieux ce sera!

viktor a dit…

Scorsese a fait un film très moyen. Un peu plus court il pourrait être nettement meilleur, mais là, le fait que ce soit Scorsese aux manettes ne laisse même pas l'occasion d'être + compréhensif avec les faiblesses.

Que bcp de monde trouve que les Infiltrés est un bon film, ça me dépasse un peu. Peut-être que Scorsese emballe ça bien : en gros il lui suffit d'assurer les scènes de ses 3-4 principaux acteurs, même si le résultat de l'addition n'est pas impressionant. Peut-être que ça suffit à lui donner un Oscar en compensation pour ses chef d'oeuvres ignorés par le passé (Raging Bull, Godfellas, Casino : même histoire dans 3 contexte différents, mais des morceaux de cinéma qui remplissent sans pb 3h et méritent amplement une petite récompense).

Au bout du compte c'est le même mécanisme marketing (moins la nostalgie) que celui que je décris en cherchant pourquoi les gens pas particulièrement cinéphiles ne connaissent pas un chef d'oeuvre comme Les 7 samourais, mais placent bcp d'estime dans Les 7 mercenaires. On peut résumer en disant que des films avec des acteurs non-occidentaux, donc non-doublés, n'ont jamais la chance d'être jugés, par le grand public, sur un pied d'égalité avec n'importe quel film US.